En musique: Liz Cherhal - Il est arrivé quelque chose 

 

J'ai passé la nuit du 8 au 9 février 2012 à l'Hôpital Saint Antoine à Paris. Assise sur un siège dur comme le bois, face à deux portes battantes sur lequel il était écrit: "Urgences Vitales". 

Et derrière cette porte, des gens sont morts, d'autres ont survécu. 

Je me souviens encore de ce moment où un médecin est sorti en trombe, laissant le bip continu de la mort si reconnaissable parmi cent traverser les murs et arriver jusqu'à moi. Mon coeur a fait un bond si près de mes lèvres que j'ai cru que l'on pouvait en crever. En crever quel que soit le côté de la porte où l'on se trouve. A se demander de quel côté l'urgence est vitale et pour qui.

J'étais avec ma mère, déboussolée comme un oiseau pris dans une tempête. Elle hagarde et moi si impuissante. 
Avec ma grand-mère de l'autre côté, et déjà un peu partie. Entourée de gens coincés quelque part entre la vie et l'ailleurs, attendant que le destin tranche. 

Sans sommeil depuis 24 heures je me suis un instant demandé où passait les âmes de ces peines perdues, et si en plissant les yeux on pouvait les voir s'en aller. Lorsque l'on nous a permis d'entrer dans cette zone d'errance faite de métronomes et de souffles en suspens, j'ai vu ma grand-mère qui n'était déjà plus celle qui m'avait accompagnée pendant trente ans, qui n'était déjà plus avec nous. Déjà un peu trop ailleurs. J'ai su que pour elle, le destin avait déjà décidé, mais je pensais qu'il serait suffisamment doux pour la faire partir avec sérénité et dignité. Naïve.  

Il y a un an, dans cette nuit du 8 au 9 février, je me suis dit que le destin ne pouvait pas être cruel au point de sceller à jamais le départ de ma grand-mère à l'anniversaire de Monsieur A. qui a lieu le 9. 

Ma grand-mère a été forte. Elle a tenu bon jusqu'au 12. Jusqu'à ce jour gravé dans ma mémoire où j'ai su que le chemin l'avait emmenée quelques pas trop loin. Lorsqu'au fond de moi, l'amour que j'avais pour elle en est arrivé à souhaiter que cela s'arrête; parce que la douleur de la voir dans cet état de souffrance et de frayeur était insupportable au point que j'ai préféré supplier ma grand-mère de lâcher prise. Quitte à porter dans mon coeur une culpabilité immense.  

Je saigne encore lorsque le monde est passé à autre chose.
Bien sûr que tout cela est inéluctable et qu'il faut se résigner à vivre, à laisser la peine derrière soi, à avancer en gardant nos absents dans un coin de soi qui n'a pas mal, à positiver parce que c'est à la mode. 

Bien sûr. 
Mais quand même.